Journal de Fernand Lacroix



Fernand Lacroix (1900-1995)

Extraits de ses cahiers d'Ingénieur des Ponts et Chaussées en Kabylie



1- Kerrata (1922-1925)

Etude de l'implantation de la voie ferrée Bougie-Sétif

  
voir les photos qu'il a prises lors de cette période

Au retour du service militaire (en 1922) il est très difficile de trouver du travail.
J'en trouve enfin comme opérateur, au service des lignes nouvelles. De Constantine je suis envoyé à Kerrata, aux ordres de l'ingénieur T.P.E. (Travaux Public de l'Etat) chargé des études et de l'implantation de la ligne de chemin de fer, voie large de Bougie à Sétif, section Souk el Tnin - Merouaha qui comprend les fameuses gorges de Kerrata (Chabet el Akra).
Je deviens chef de la brigade d'opérations composée de 4 opérateurs européens, une équipe de 15 débroussailleurs, un cuisinier, un ravitailleur et son mulet.
Le 1° camp est installé dans la forêt en bordure de l'oued prés de la zone marécageuse de l'embouchure en amont de Souk el Tnin. Nous sommes prés d'un câble qui permet de passer d'une rive à l'autre de l'oued. Une cabane en branchages construite en une journée nous sert de cuisine, de salle à manger et de travail. Les guitounes ( bonnets de police) - petites tentes - sont dressées pour tout le personnel. Naturellement le cuisinier ne sait pas faire la cuisine. Nous finissons par en trouver un vaguement au courant. Nous le formons en demandant des recettes et des conseils à l'épicière de Souk el Tnin et au bout d'une quinzaine il se débrouille un peu. Il s'améliore assez vite par la suite.
Et les études commencent sur le terrain, gênées toutefois par le paludisme qui sévit nécessitant même quelques séjours à l'hôpital de Bougie, aussi bien des opérateurs que des manœuvres.
Les levers de plan au 1/1000ème terminés dans cette zone insalubre, nous établissons notre camp 3km en amont. Pour déménager nous utilisons le petit chemin de fer, voie de 60, qui transporte le minerai de fer de la mine de Beni-Felkaï à l'embarcadère maritime.
En un jour le nouveau camp est installé à Beni-Séghoual. L'endroit est plus salubre et le paludisme s'estompe. Les levers de plan continuent. Nous changeons à nouveau de camp et nous nous installons à Beni-Felkaï prés de l'Ighzer Ouftis couverte d'une forêt impénétrable et peuplée de sangliers que nous entendons roder la nuit.
Par la suite les déménagements se font à dos de mulet. Le camp est Tadergount, ancienne mine, à la sortie des gorges en face de Beni-Smael où se trouve une propriété des Pères Blancs.
Là, nous achetons de temps en temps un sanglier aux chasseurs kabyles (l franc le kilo sur pied à l'époque). Nous partageons la tête avec le mécanicien du train des Beni-Felkaï qui la transforme en pâté. Nous mettons un jambon au sel et cuisinons le reste. La moitié du sanglier est échangée contre du vin des Pères Blancs. Notre dernière offre d'échange est refusée car nous l'avons proposée en période de carême, par étourderie.
Nous prenons contact avec les singes, nombreux dans les gorges où ils se sentent en sécurité. Chaque bande a constamment un veilleur qui les avertit du moindre danger. Mais nous les savons très capables de se défendre et d'être redoutables dans ce cas. Cachés dans les arbres ou les broussailles ils nous observent fréquemment et ils ont certainement envie de regarder dans la lunette de visée comme nous.
Les levers de plan et les triangulations sont difficiles. Nous nous installons ensuite à Bradma, autre mine en exploitation, reliée à la route par un câble presque vertical, pour le transport des matériaux. Nous en sommes chassés 2 fois par la neige et rejoignons précipitamment Kerrata à pied.
Nous terminons les levers depuis Kerrata. Les calculs des carnets et les vérifications effectuées sous la guitoune, nous dressons le plan à 1/1000 (20m de long environ) au bureau et procédons à l'étude du tracé.
Au cours d'une 2ème campagne sur le terrain analogue à la précédente, nous implantons le tracé définitif de la voie ferrée Bougie-Sétif.
Nous avons vécu 25 mois sous la tente et 10 mois au bureau a Kerrata.

Pendant ces mois j'ai appris que le 1er concours au grade d'adjoint technique aurait lieu en 1923. Je prends des cours par correspondance et je suis reçu.
Je continue sur la lancée, suis reçu à l'admissibilité au concours au grade d'ingénieur T.P.E., puis au concours fin 1925 et suis nommé ingénieur T.P.E. à Vallon Pont d'Arc (Ardèche) où je reste 2 mois.
Je demande à être mis à la disposition du Gouvernement Général de l'Algérie et suis nommé à Taher en 1927 (vers Didjelli ).

Pendant cette période je me suis marié le 1° août 1925 à Alger, avec Mlle SAVIN Yvonne, fille de Pierre SAVIN décédé depuis 20 ans. Sa veuve a élevé ses 3 filles avec beaucoup de mérite. Les SAVIN sont en Algérie depuis le début de la colonisation, comme fermiers. Ils sont proches parents de la 1° sage femme de la région, Madame BONNET dont le souvenir est resté vivace à Boufarik jusqu'à l'indépendance. Le père de mon épouse a été fermier dans la vallée de la Soumam, en Kabylie, à Boghni, à l'Arbatache à la ferme Choisy. Sa mère née à Coni (Cuneo - Piémont italien) est arrivé en Algérie toute jeune avec ses frères employés par les chemins de fer dans les gorges de Palestro.

 voir la suite à la Direction des Ponts et Chaussées de Tizi-Ouzou de 1937 à 1942